Lido Pimienta s’allie à Owen Pallett, parle de La Belleza… et de comment fâcher tout le monde

Photo en haut : Lido Pimienta par Ada Navarro
Lido Pimienta s’allie à Owen Pallett, parle de La Belleza et du plaisir de déranger
Par Sun Noor, membre du jury du Prix de musique Polaris
Lido Pimienta est une artiste multidisciplinaire canado-colombienne qui construit des univers entiers à travers sa démarche créative. Elle a remporté le Prix de musique Polaris en 2017 pour son saisissant premier album, La Papessa. Polaris a pris des nouvelles de la musicienne et artiste visuelle basée à Toronto pour discuter de son nouvel album orchestral La Belleza, de ses souvenirs liés au Polaris et de son engagement indéfectible envers la création.
Félicitations pour la sortie de ton magnifique nouvel album La Belleza. Comment te sens-tu maintenant qu’il est enfin lancé?
Lido Pimienta : Je suis soulagée qu’il soit enfin sorti, et je suis si fière de ce que j’ai créé avec Owen [Pallett, lauréat du Polaris 2006 et arrangeur]. Je suis tellement fière de ce que j’ai accompli avec l’orchestre. C’est une musique remarquable. Je suis simplement heureuse qu’elle soit maintenant dans le monde.
Sur le plan sonore, “Ahora” est une chanson frappante et magnifique. Pourquoi était-il important pour toi de rendre hommage à tes ancêtres, à leur histoire et à leurs pratiques cérémonielles?
Je crois que j’ai cette curiosité de sortir du cadre — électronique, orchestral ou même occidental tout court. Beaucoup de la musique que j’écoute, ce sont des enregistrements des années 30 et 40 provenant de pays de la diaspora colonisée, où la culture a été empêchée d’exister. Une chanson comme “Ahora”, pour moi, me prépare à retourner sur la terre de mes ancêtres, à m’asseoir, sans électricité, et enregistrer de nuit avec les moyens du bord, dans une palette de sons très restreinte. Qu’est-ce que je peux créer dans cette contrainte — qui reflète tellement la condition de l’immigrant, du colonisé? “Ahora”, c’est un peu comme : pour avancer, je dois retourner en arrière. Pour savoir qui je suis, je dois savoir d’où je viens.
J’ai lu que tu t’es inspirée d’une foule d’œuvres artistiques, musicales et cinématographiques. Y a-t-il eu une source d’inspiration surprenante pendant la création de l’album?
Il y a ce compositeur tchèque, Luboš Fišer. Un vrai freak, qui a fait la trame sonore d’un film aussi freak que j’adore, Valerie and Her Week of Wonders. Peut-être que ça surprend. Tu te dis : « Pourquoi cette fille de Colombie écoute un genre de pervers tchèque? » Et alors? Est-ce que c’était difficile de faire un album orchestral? Je l’ai fait. Je ne veux pas qu’on suranalyse ce que je fais. J’ai fait un album. Et maintenant, je dois aider mes enfants avec leurs devoirs.
As-tu appris quelque chose sur toi-même comme musicienne durant ce processus?
Ce que j’ai découvert, c’est que j’étais bien ce que je soupçonnais être : résiliente, avec une vision différente des choses. J’ai hérité des leçons des gens qui m’ont précédée et qui devaient juste faire fonctionner les choses avec ce qu’ils avaient. Je suis très bonne pour faire de la musique, et je suis très bonne pour créer un univers musical rempli d’harmonies et de polyrythmes qui te feront pleurer. C’est ça que je fais. Peut-être que tu ne danseras pas, mais tu vas pleurer — et ça, c’est bien.
Quel est le projet qui t’enthousiasme le plus en ce moment?
J’ai une exposition dans ma galerie locale à London, en Ontario, donc je produis beaucoup d’œuvres visuelles. Je vais profiter de l’été pour me concentrer sur ça. Dès que je termine un projet musical, j’ai besoin d’arrêter la musique, même si je continue toujours à collaborer avec d’autres artistes. Ce qui m’enthousiasme, c’est d’être constamment en création. C’est un état très stimulant — je suis toujours inspirée.
Avec du recul, quel a été l’impact du Prix Polaris sur toi ou ta musique?
C’est beau de recevoir un prix qui ne te demande pas d’être hyper célèbre, mais plutôt de toucher des gens. Quand j’ai gagné le Polaris, j’étais encore nouvelle au Canada. Maintenant, j’ai tellement plus de recul. Je suis tellement plus sage. À l’époque, j’étais naïve. Je ne comprenais probablement même pas ce que je venais de gagner — je n’étais pas prête. La Papessa n’était même pas censé être un « vrai » album. Aujourd’hui, j’espère être nominée à nouveau. Et si je gagne, je serai plus lucide. Je serai dans mon pouvoir.
Quel est ton souvenir préféré du Polaris?
Mon discours — celui qui a fâché tout le monde.
Quel est ton album préféré parmi les finalistes du Polaris (à part le tien), et pourquoi?
Notre-Dame-des-Sept-Douleurs de Klô Pelgag. Elle incarne ce que c’est, être une véritable artiste. Elle représente le Québec avec force. C’est une grande artiste, je l’admire beaucoup. Elle a une vision très claire.
Pourquoi crois-tu qu’il est important de célébrer la musique canadienne audacieuse et artistique?
Parce que c’est important d’être célébré, de recevoir ses fleurs de son vivant. Et de ne pas garder la culture pour soi. Il faut montrer aux gens que ce qu’ils font compte.


